Autodéfense féministe et intersectionnelle : qu'est-ce que c'est ?
Vers une définition d'autodéfense féministe et intersectionnelle
L'autodéfense féministe désigne l'ensemble des pratiques, des stratégies et des savoirs qui nous permettent de renforcer notre sécurité, de prévenir les violences, d'y faire face et de nous en protéger.
Contrairement à une idée reçue, l'autodéfense ne se limite pas à apprendre à donner des coups ou à se dégager d'une agression physique. Elle comprend tout ce que nous pouvons mettre en œuvre, individuellement et collectivement, pour rendre nos vies plus sûres et développer notre capacité à agir face à la violence.
Dans une perspective féministe, l'autodéfense s'inscrit dans une analyse des rapports de pouvoir inégalitaires. Elle part du constat que nous ne sommes pas toutes et tous exposé·es aux mêmes violences, et que notre capacité à nous défendre dépend aussi de notre position sociale, de notre genre, de notre classe, de notre origine éthnique, de notre neuroatypie, de notre situation de handicap, de notre statut administratif, de notre situation économique, etc.
L'autodéfense féministe vise donc non seulement à nous donner des outils pour faire face à des situations de violence, mais aussi à remettre en question les rapports de pouvoir qui rendent certaines personnes particulièrement vulnérables à ces violences.
Qu'entend-on par violence ?
Quand on parle de violence, on pense souvent d'abord à la violence physique. Pourtant, la violence peut prendre de nombreuses formes, qui se recoupent et se renforcent mutuellement :
Économique : privation de ressources, dépendance financière imposée, chantage économique, exploitation ou contrôle de l'accès à l'argent.
Sexuelle : tout acte ou comportement sexuel imposé sans consentement, y compris les pressions, les contraintes et les atteintes à l'autonomie sexuelle.
Physique : coups, blessures, immobilisation, intimidation corporelle ou toute autre atteinte à l'intégrité physique.
Spirituelle : utilisation de croyances, de pratiques religieuses ou spirituelles pour exercer une emprise, contrôler ou culpabiliser une personne.
Psychologique : humiliations, menaces, manipulation, harcèlement, dévalorisation, isolement ou contrôle.
Systémique et discursive : violences produites ou légitimées par les institutions, les lois, les politiques publiques, les normes sociales et le langage.
Cette dernière catégorie est particulièrement importante dans une approche féministe. Les violences ne sont pas toujours le fait d'un individu identifiable : elles peuvent aussi être inscrites dans le fonctionnement même de nos institutions.
On peut penser, par exemple, aux contextes juridico-législatifs qui exposent certaines populations à davantage de précarité et de violence, à la répression policière, aux politiques migratoires racistes ou encore au fonctionnement du système pénal.
Le droit de se défendre n'est pas universellement reconnu ni également accessible. Certaines personnes sont davantage exposées à la violence, mais aussi davantage susceptibles d'être sanctionnées lorsqu'elles tentent de s'en protéger.
L'autodéfense féministe doit donc tenir compte de ces réalités : il ne suffit pas de savoir se défendre, encore faut-il pouvoir le faire sans s'exposer à d'autres formes de violence.
Économique : privation de ressources, dépendance financière imposée, chantage économique, exploitation ou contrôle de l'accès à l'argent.
Sexuelle : tout acte ou comportement sexuel imposé sans consentement, y compris les pressions, les contraintes et les atteintes à l'autonomie sexuelle.
Physique : coups, blessures, immobilisation, intimidation corporelle ou toute autre atteinte à l'intégrité physique.
Spirituelle : utilisation de croyances, de pratiques religieuses ou spirituelles pour exercer une emprise, contrôler ou culpabiliser une personne.
Psychologique : humiliations, menaces, manipulation, harcèlement, dévalorisation, isolement ou contrôle.
Systémique et discursive : violences produites ou légitimées par les institutions, les lois, les politiques publiques, les normes sociales et le langage.
Les différentes dimensions de l'autodéfense féministe :
🔍 Identifier les violences et reconnaître ses limites
La première étape de l'autodéfense consiste à apprendre à reconnaître les violences.
Cela peut sembler évident, mais une grande partie des violences que nous subissons passent inaperçues parce qu'elles ont été normalisées. Elles font partie de notre quotidien, de nos relations, de nos habitudes. Nous apprenons parfois à les minimiser, à les excuser, voire à ne plus les percevoir comme des violences.
Prenons un exemple : un client qui retire un préservatif pendant un rapport sexuel sans le consentement de sa partenaire commet une violence sexuelle grave. Ce geste, parfois appelé stealthing, peut constituer un viol.
Pourtant, toutes les personnes confrontées à cette situation ne l'identifieront pas immédiatement comme une violence, notamment parce que certains comportements ont été banalisés.
Les personnes socialisées dans la féminité, et plus largement les personnes marginalisées en raison de leur genre, apprennent souvent à faire passer les besoins, les désirs et le confort des autres avant les leurs. Elles peuvent être encouragées à rester polies, à ne pas faire de vagues, à ne pas provoquer de conflit, même lorsque leurs propres limites sont franchies.
Apprendre à se défendre, c'est aussi apprendre à écouter ses sensations, à reconnaître ses limites et à considérer qu'elles méritent d'être respectées.
Important : reconnaître la violence ne signifie pas imposer une réponse unique.
Reprenons l'exemple du retrait non consenti du préservatif. Toutes les personnes ne vivront pas cet événement de la même manière. Certaines le qualifieront de viol, d'autres non. Certaines souhaiteront porter plainte, d'autres ne voudront pas engager de procédure judiciaire. Certaines choisiront une contraception d'urgence ou un traitement post-exposition au VIH, d'autres non.
Notre rôle n'est pas de décider à leur place de ce qu'elles doivent ressentir ou faire.
L'objectif de l'autodéfense féministe est de développer notre capacité à identifier les violences, à connaître nos droits et nos possibilités d'action, et à faire des choix éclairés qui correspondent à nos besoins et à nos priorités.
L'autodéfense, c'est aussi la possibilité de choisir comment on souhaite se défendre.
✊ Développer un sentiment de légitimité et de confiance en soi
L'autodéfense féministe ne consiste pas simplement à apprendre à dire « non » ou à donner un coup de genou.
Elle comprend aussi tout ce qui, en amont de ce geste, nous rend capables de dire non ou de donner ce coup de genou.
Pourquoi est-il parfois si difficile de poser une limite, de hausser la voix, de repousser quelqu'un ou de mobiliser toute sa force physique ?
Une partie de la réponse se trouve dans notre socialisation.
Dès l'enfance, les normes de féminité nous apprennent à considérer le corps féminin comme un corps doux, fragile, passif, vulnérable, destiné à être regardé plutôt qu'à agir. Les filles sont souvent moins encouragées que les garçons à courir, grimper, prendre des risques, occuper l'espace ou explorer leur force physique.
Comme le souligne la philosophe Sandra Lee Bartky, cette socialisation nous apprend à considérer nos corps comme de beaux objets à contempler et à décorer, au détriment de notre expérience de ces mêmes corps comme des sujets forts, actifs, capables d'affronter le monde et ses résistances.
Beaucoup de femmes n'ont jamais frappé quelque chose de toutes leurs forces. Elles ne savent donc pas nécessairement de quelle force elles sont capables.
L'autodéfense féministe cherche à transformer ce rapport au corps. Il s'agit d'expérimenter sa puissance, de prendre conscience de ses capacités et de développer la confiance nécessaire pour les mobiliser.
Mais il existe aussi une dimension profondément politique et psychologique à cette démarche :
Pour se défendre, il faut pouvoir croire que l'on mérite d'être défendue.
Cela implique de travailler sur les sentiments de honte, de culpabilité, d'impuissance ou d'illégitimité qui peuvent nous empêcher de réagir face à une violence.
Il ne s'agit pas de prétendre que la confiance en soi suffit à empêcher les agressions, ni de faire porter aux victimes la responsabilité de leur protection. Il s'agit de créer les conditions qui nous permettent de nous reconnaître comme des personnes ayant le droit de poser des limites, de prendre de la place et de résister.
📢 L'autodéfense verbale : retrouver sa voix, affirmer sa puissance
La parole est un outil essentiel de l'autodéfense.
L'autodéfense verbale consiste à développer des stratégies de communication permettant de réagir face à des situations de violence, de poser des limites et, lorsque cela est possible, de prévenir une escalade.
Elle peut notamment servir à :
Nommer la violence : identifier explicitement un comportement inacceptable, par exemple « Ce que tu viens de faire est une agression » ou « Tu n'as pas le droit de me toucher ».
Désamorcer une situation : utiliser des stratégies de communication pour réduire les tensions, gagner du temps, créer une distance ou sortir d'une situation dangereuse.
Formuler une injonction : donner un ordre clair, direct et sans ambiguïté, par exemple « Arrête », « Recule », « Lâche-moi » ou « Ne me touche pas ».
Alerter les autres et solliciter de l'aide : utiliser sa voix pour attirer l'attention sur une situation dangereuse, signaler une agression en cours ou mobiliser des témoins. Cela peut consister à crier, à interpeller directement une personne ou à demander explicitement de l'aide. La parole permet ainsi de rompre l'isolement face à l'agresseur et de faire intervenir d'autres personnes.
Se réapproprier le récit des violences subies : mettre des mots sur ce que nous avons vécu, nommer les violences et refuser les interprétations qui les minimisent, les justifient ou nous en attribuent la responsabilité. Les violences s'accompagnent souvent d'une lutte autour de leur signification : qui a le droit de raconter ce qui s'est passé, de définir ce qui constitue une violence et de déterminer qui en porte la responsabilité ? L'autodéfense verbale peut ainsi permettre de reprendre le contrôle de notre propre récit, de contester celui imposé par l'agresseur ou les institutions, et de réaffirmer notre légitimité à parler de notre expérience.
L'objectif n'est pas d'apprendre une seule bonne manière de réagir, mais de développer un répertoire de réponses que nous pouvons adapter aux circonstances.
Dans certaines situations, il sera plus sûr de parler fermement. Dans d'autres, il sera préférable de détourner l'attention, de négocier, de chercher du soutien ou de ne rien dire.
Il n'existe pas de réaction universellement appropriée face à la violence. L'autodéfense consiste à élargir notre champ des possibles, et non à nous imposer une nouvelle série d'obligations.
🥊 L'autodéfense physique : développer un répertoires de gestes et de réponses accessibles à toutes et à tous
L'autodéfense physique constitue une autre dimension de l'autodéfense féministe.
Elle vise à nous familiariser avec nos capacités corporelles et à développer un répertoire de gestes susceptibles de nous aider à nous protéger, à nous dégager ou à prendre la fuite face à une agression.
Ce travail peut comprendre :
L'expérience de la force : apprendre à mobiliser son énergie et à ressentir sa propre puissance physique.
Les points vulnérables et les armes naturelles du corps : connaître certaines zones sensibles et comprendre comment différentes parties de notre corps peuvent être mobilisées pour nous protéger.
Les gestes de protection : protéger les parties vulnérables de son corps, créer de la distance et se dégager d'une prise.
Les positions debout et au sol : apprendre à réagir dans différentes situations, y compris lorsque notre mobilité est limitée.
Les chutes : apprendre à tomber en réduisant les risques de blessure et à se relever.
Les prises au cou et les étranglements : reconnaître ces situations particulièrement dangereuses et travailler les possibilités de protection et de dégagement.
Les situations de contrainte sexuelle : explorer des réponses possibles face à des agressions sexuelles dans différentes positions.
Les menaces avec arme : apprendre à évaluer les risques, à privilégier la mise en sécurité et à identifier les possibilités de fuite.
Une autodéfense adaptée à chaque personne : adapter les gestes, les techniques et les stratégies aux capacités physiques, aux besoins, aux limites et aux réalités de chacun·e. Il n'existe pas une seule bonne manière de se défendre : l'objectif est de trouver ce qui fonctionne pour soi, avec son propre corps et dans sa propre situation. Nos gestes et techniques sont choisis pour leur efficacité et leur accessibilité, sans nécessiter de force physique exceptionnelle ni d'expérience préalable.
L'objectif n'est pas de devenir invincible, ni de garantir qu'une technique fonctionnera dans toutes les situations.
Il s'agit plutôt de développer des réflexes, des sensations et des possibilités d'action, tout en prenant conscience des limites de chaque stratégie.
L'autodéfense physique permet également de transformer notre rapport à notre propre corps : un corps que nous avons peut-être appris à considérer comme faible ou vulnérable peut aussi devenir un corps capable de résister, de protéger et d'agir.
❤️🩹 Dimensions réparatrices et collectives
Enfin, l'autodéfense féministe ne concerne pas uniquement la prévention des violences ou la réaction au moment où elles se produisent.
Elle peut aussi avoir une dimension réparatrice.
Les violences laissent des traces. Elles peuvent produire de la honte, de la culpabilité, de la peur, de la colère, de l'isolement ou un sentiment de dépossession de son propre corps.
L'autodéfense peut contribuer à travailler sur ces expériences, notamment à travers :
Le partage des récits : raconter ce que nous avons vécu, lorsque nous le souhaitons, et entendre les expériences d'autres personnes. Ces échanges permettent de rompre l'isolement et de reconnaître la dimension collective de violences souvent vécues comme des expériences individuelles.
L'expression de la colère : reconnaître la colère comme une réponse légitime à l'injustice et lui trouver des formes d'expression qui ne nous mettent pas davantage en danger.
Le travail sur la culpabilité : déconstruire l'idée selon laquelle nous aurions dû agir autrement, réagir plus vite, nous défendre davantage ou empêcher ce qui nous est arrivé.
L'entraide et l'orientation : partager des informations, des ressources et des contacts, orienter vers des dispositifs de soutien et construire des solidarités concrètes.
Cette dimension collective est fondamentale. Elle rappelle que nous ne sommes pas seules face aux violences et que la sécurité ne peut pas reposer uniquement sur les capacités individuelles.
L'autodéfense féministe est aussi une pratique de solidarité, de transmission et de construction collective de notre puissance d'agir.
Elle ne consiste pas seulement à apprendre à survivre dans un monde violent, mais aussi à développer, ensemble, les moyens de transformer les conditions qui rendent ces violences possibles.
L'autodéfense, c'est pour qui ?
Nos ateliers s'adressent à toutes les personnes confrontées à des rapports de domination et à des discriminations, notamment en raison de leur identité de genre, de leur orientation sexuelle, de leur origine sociale ou ethnique, de leur situation de handicap, ou du métier qu'iels exercent.
La plupart de nos ateliers accueillent des groupes pluriels, réunissant des personnes aux parcours et aux vécus différents, qui peuvent être concernées par plusieurs formes de discrimination à la fois.
Nous proposons également des ateliers destinés à des publics spécifiques, animés par des personnes elles-mêmes concernées. Ces espaces de non-mixité choisie sont toujours clairement annoncés.
Nous avons notamment un axe spécifiquement dédié aux travailleur·euses du sexe : en savoir plus.
Pourquoi la non-mixité ?
La non-mixité choisie permet de créer un espace où les vécus, situations de choc (et aussi les joyeuses!) peuvent être partagées dans entre personnes qui peuvent faire écho. Créer ces espaces est important pour fluidifier nos voix et contribuent à un fabriquer des espaces où on peut s'habiter soi et goûter au plaisir d'être, en entier.
Il n'est pas évident de se dévêtir de nos propres réflexes oppressifs, même si nous pouvons être concerné.e.sx par des situations qui le sont. il est important d'en faire conscience un maximum toustesx ensemble et de trouver des moyens pour y pallier, ensemble ! Les groupes servent aussi à ça.